L'héritage colonial est tenace : à Kinshasa, on mange des gaufres et on boit de la bière - de la très bonne bière - comme en Belgique.

La Primus, rafraîchissante et légère, domine le marché : "Leader na bière", proclame son slogan trilingue. Mais la République démocratique du Congo produit un arc-en-ciel de brassins qui s'étend jusqu'à la consistante Doppel, en passant par la Tembo, une ambrée savoureuse.

Pour se procurer le précieux breuvage, une seule adresse : le dépôt de boissons le plus proche, où l'on peut remplir le frigo de la maison pour quelques dollars.

Là, les choses se compliquent pour l'expatrié non-initié aux usages locaux. N'ayant pas inscrit sa caisse à 12 cases sur la liste de bagages essentiels à apporter d'Europe - erreur tragique -, il se retrouve lourdement handicapé.

En effet, un dépôt de boissons qui se respecte ne vend que le contenu des bouteilles. Pas question de fournir la verrerie, ni bien sûr l'indispensable casier de transport en plastique.

Comment amorcer le cycle ? Ce mystère s'apparente à celui de l'œuf et de la poule.

Pour la première fois, la "maman" qui règne sur le dépôt de boissons accepte de prêter une caisse et 12 bouteilles contre une caution de 10$, à condition de s'engager sur une date précise pour le retour du  précieux matériel.

Une semaine maxi pour boire 12 flacons ventrus de 70 cl, la taille standard de la pinte sub-saharienne. Défi relevé.

Et là, miracle : pendant cette semaine marathon, une caisse laissée par le locataire précédent émerge de l'arrière-cuisine. A moins qu'une location meublée comprenne systématiquement l'indispensable kit.

Seules deux bouteilles manquent à l'appel. Un complément de 500FC pièce permettra de combler ce vide auprès du dépôt de boissons.

Enhardis par cette découverte, nous osons demander lors du plein suivant un panachage dans notre caisse de 12 : pourrait-on avoir un tiers de Primus, un tiers de Skol (légèrement plus goûteuse) et un tiers de brune corsée Turbo King s'il vous plaît?

Un instant, le visage du commerçant nous laisse croire que nous avons demandé l'impossible. Puis il se ravise et propose une solution : le panachage est possible à condition partager la caisse en deux. A gauche, six Turbo King. A droite, un mélange de Primus et de Skol.

Quels obscurs intérêts ont dicté ce Yalta brassicole ? Nous ne le saurons jamais. Mais l'essentiel n'est pas là : munis de notre stock personnel de binouze sans date limite de consommation, nous nous en retournons avec le sentiment d'avoir fait un grand pas sur le chemin de l'intégration.

A votre santé !